Le Bitter Sécrestat est un amer à base de racines de gentiane et d’écorces d’oranges amères, créé à Bordeaux par Pierre-Jules-Honoré Sécrestat. Né à Montignac (Dordogne) en 1822, entré en apprentissage chez un liquoriste dès l’âge de 14 ans après un revers financier familial, il s’installe à son compte à Bordeaux en 1852, 30 rue Notre-Dame, où il crée sa grande spécialité. Une affiche de la maison, datée 1898, revendique elle-même « Maison fondée en 1851 » — un an d’écart avec la date retenue par les travaux d’inventaire du patrimoine, qui ne change rien à l’essentiel : l’activité démarre au tout début des années 1850.
Le succès conduit à un premier agrandissement vers 1878, puis à la construction, en 1898, d’une distillerie plus vaste au 40-50 cours du Médoc à Bordeaux, par l’architecte Ernest Minvielle — le même qui bâtit pour Sécrestat deux chais dans sa propriété du Périgord, au château de Lardimalie. Sécrestat n’est pas seulement industriel : conseiller municipal de Bordeaux de 1869 à 1877, il est ensuite maire de Saint-Pierre-de-Chignac, en Dordogne. Il meurt en 1905 ; le 15 juin 1906, la raison sociale « J.-H. Sécrestat aîné » devient « Héritiers de J.-H. Sécrestat aîné », selon les Archives commerciales de la France — un changement que les documents commerciaux de l’année suivante confirment déjà, avant que le nom « Maison J.-H. Sécrestat aîné » ne soit repris tel quel dans les années 1920.
La maison ne vit pas que du bitter. Une revue professionnelle de l’exportation, en 1913, cote côte à côte le « Quinquina Toni-Kola Sécrestat » et un « Cocktail Kola Sécrestat » aux côtés des autres quinquinas et amers du marché bordelais. Le Journal officiel, dès 1900, atteste une activité commerciale de la maison en Guinée française — un débouché colonial confirmé par du matériel publicitaire portant la mention « produits de kolas frais de Conakry ». Sécrestat a aussi vendu, plus tard, un rhum sous son nom. Vers 1920, la distillerie comptait parmi la dizaine de maisons bordelaises de tout premier ordre, sur une trentaine alors en activité dans la ville.
Comment la marque s’exposait-elle ? Le budget publicitaire est celui d’une maison de premier plan : affiches (l’une, pour le Bitter Sécrestat, porte la signature du dessinateur Art déco Robys), plaques émaillées de café, cartes postales de l’usine et de sa salle de dégustation, verres publicitaires pour le Toni-Kola, jusqu’à des objets de charme comme une bouteille en céramique en forme de religieuse pour une spécialité nommée « Carmeline ». La maison a aussi fait appel à la cristallerie Saint-Louis pour des carafes à liqueur de qualité, destinées à une clientèle plus exigeante que celle du seul débit de boissons.
La distillerie Sécrestat fonctionne au cours du Médoc jusqu’en 1973. Le bâtiment, laissé à l’abandon, est ensuite réhabilité pour accueillir, à partir de 1991, le musée Goupil — musée de l’image industrielle, aujourd’hui fermé au public — et inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1993, notamment pour sa cheminée de brique, l’une des rares subsistantes du quartier industriel bordelais du cours du Médoc.
