« Un Premier » est le nom sous lequel se commandait, dans les cafés, l’Anis Premier — l’apéritif anisé à 40° de la maison Premier Fils, distillerie fondée à Romans-sur-Isère, dans la Drôme, en 1829 par François Premier. C’est son fils Louis-Philippe Premier qui, à partir de 1882, développe l’affaire en grosse distillerie d’absinthe sous le nom commercial « Premier Fils » ; son beau-frère Charles Henry s’y associe, donnant naissance en 1902 à la raison sociale « Premier Fils, Charles Henry & Cie, Successeurs » — c’est cette union de noms que retient le titre du livre de référence sur la maison, « Premier-Henry, une dynastie de distillateurs romanais » (Dr Jean-Pierre Luauté, éditions du Musée de l’Absinthe, 2009). Une étiquette d’absinthe de la maison énumère ses récompenses : médaille d’or à l’Exposition de Paris de 1883, médaille d’argent à l’Exposition de Bordeaux de 1882, cinq diplômes d’honneur (Lyon 1885-87, Paris, Barcelone et Troyes en 1888) et une mention « hors concours » à Barcelone et à Paris la même année ; elle revendique une coloration « exclusivement végétale, obtenue avec les plantes et fleurs aromatiques des montagnes des Alpes ».
Contrairement à beaucoup de maisons d’absinthe, l’entreprise survit à la prohibition de 1915 en se reconvertissant à l’anis dès que le décret-loi du 24 octobre 1922 fixe le cadre des boissons anisées, à 40°. C’est Édouard Premier, fils de Louis-Philippe, qui dépose la marque « Anis Premier » le 21 février 1923. Une publicité du 1er avril 1925, parue dans « Le Débitant du Centre », journal corporatif des cafetiers, hôteliers et débitants de la Haute-Vienne (Bibliothèque nationale de France, cote JO-35636), annonce : « Anis Premier, apéritif distillé à 40°, Romans-sur-Isère (Drôme) » — confirmation par la presse professionnelle du produit, du degré et de la ville.
Le nom « Un Premier » se retrouve, avec le même slogan « La vieille marque française », sur plusieurs objets publicitaires : un porte-crayon (recto « Un Premier », verso « La vieille marque française », daté 1932, collection Luauté), documenté par le Musée de l’Absinthe d’Auvers-sur-Oise ; une réclame illustrée montrant un athlète portant une bouteille géante étiquetée et une palme ; une carte-réclame à cadrans mobiles, du genre distribué comme pense-bête de rendez-vous dans les cafés ; un cendrier et un éventail reprenant le même nom et le même slogan ; une affiche portant « La vieille marque française — Premier Fils ». Ce jeu de mots sur « rester première » structure la communication de la maison au moins depuis les années 1920.
Dans les années 1920-1930, la maison sponsorise largement le sport romanais — rugby, cyclisme, jeu de boules — au point d’offrir un trophée de style Art déco gravé « Offert par la Maison Premier Fils ». Sa diffusion commerciale dépasse largement la région : une affiche antérieure à 1902, dessinée par le caricaturiste oranais Joseph Sirat pour le compte d’un revendeur d’Oran, atteste d’une présence jusqu’en Algérie ; à Paris, en 1899, une traite de commerce tirée à l’ordre de « Premier Fils » circule sur le papier à en-tête d’un négociant en spiritueux qui la distribue aux côtés du vermouth Noilly Prat et d’autres marques, preuve d’une diffusion précoce par le grand commerce parisien. La maison a par ailleurs laissé topettes graduées gravées « Premier Fils » ou « 65° Premier » et, plus tard, un pichet de bistrot en grès portant « Pastis Premier 45° ».
Le devenir de la maison après le milieu du XXe siècle n’est pas établi par les sources réunies ici.
