Au fond de la carafe, une petite cloche blanche porte un mot en lettres noires un peu échevelées : « Norwège ». Juste dessous, en capitales : « À base de goudron ». Oui, avec un W. Et ce W change tout.
Un nom déposé à Limoges
Le 21 décembre 1892, Nouhaud Frères déposent la marque « NORWÈGE » au tribunal de commerce de Limoges. Ces distillateurs en liqueurs et spiritueux sont installés au 4, boulevard Montmailler. Le dépôt vise « une liqueur appelée : Norwège (liqueur à base de goudron) ». L’étiquette jointe porte « NORWÈGE — Liqueur à base de GOUDRON » (registres de l’INPI, registre 1MA357, vue 58-4, dépôt n° 215).
La maison dépose de nouveau la marque le 31 août 1905, toujours à Limoges et à la même adresse, pour « une liqueur (liqueur à base de goudron) » (registre 1MA364, vue 129-4, dépôt n° 463). Le nom vit donc au moins jusqu’en 1905.
Le nom, la graphie avec un W, la mention « à base de goudron » : tout concorde avec la carafe. En revanche, l’objet ne nomme pas la maison. Le rattachement à Nouhaud Frères repose donc sur ces deux dépôts, pas sur une signature.
Le goudron de Norvège, une affaire de bronches
D’abord, un mot sur ce drôle d’ingrédient. Le goudron de Norvège était déjà une spécialité de liquoriste à la fin du XIXe siècle. Plusieurs maisons en ont d’ailleurs déposé leur liqueur, sans lien avec celle-ci. Jean Léonard Lescuras, distillateur à Limoges, dépose un « Extrait d’absinthe suisse au goudron de Norwège » (7 avril 1883, tribunal de commerce de Limoges, dépôt n° 47, registre 1MA349, vue 4-1). Vve Ch. Baudot & Cie, distillateurs liquoristes, déposent une « Véritable liqueur hygiénique au goudron pur de Norwège » (1er septembre 1886, dépôt n° 1841, registre 1MA351, vue 65-3 ; greffe lu « Colmar », lecture incertaine). Enfin, Hippolyte Pernot, distillateur à Gevingey (Jura), dépose une « Liqueur hygiénique au goudron de Norwège » (15 mai 1888, greffe de Lons-le-Saunier, dépôt n° 38, registre 1MA353, vue 64-2).
Dans les années 1930, l’« apéritif au goudron de Norvège » devient presque une catégorie à lui seul, surtout en Afrique du Nord française. On le vend comme un tonique qui protège les voies respiratoires. Chaque maison y va donc de sa marque : « JIFRAN » (« Apéritif au goudron de Norvège, protecteur des bronches contre les refroidissements », L’Écho d’Oran, 22 janvier 1931), « Le Danois » à Boufarik (« combat rhumes et grippes »), ou les Établissements Rebaud Fils Aîné, à Kouba près d’Alger (« Ce délicieux apéritif au Goudron de Norvège », La Presse libre, 16 décembre 1933 ; même maison de nouveau citée dans La Voix des diverses, 1er février 1937). De son côté, la maison Claquesin vendait une « Liqueur de Pins de Norvège ».
Attention toutefois : toutes ces maisons vendaient leur propre produit sous une appellation commune. Aucune ne porte « Norwège » seul comme marque. La piste Rebaud a ainsi été écartée : son apéritif s’appelait « au goudron de Norvège », pas « Norwège ».
Bref, des goudrons de Norvège, on en trouvait partout. Mais un « Norwège » tout court, avec son W et ses deux dépôts en bonne et due forme, il n’y en a qu’un : celui des frères Nouhaud, à Limoges.
Sources — registres de dépôt de marques de l’INPI : 1MA357, vue 58-4, dépôt n° 215 (21 décembre 1892) et 1MA364, vue 129-4, dépôt n° 463 (31 août 1905), Nouhaud Frères ; 1MA349, vue 4-1 ; 1MA351, vue 65-3 ; 1MA353, vue 64-2. Presse : L’Écho d’Oran, 22 janvier 1931 ; La Presse libre, 16 décembre 1933 ; La Voix des diverses, 1er février 1937 (Gallica, BnF).
