La Suze est un apéritif à base de racines de gentiane créé par la maison parisienne F. Moureaux et Cie, devenue en 1896 F. Moureaux – H. Porte et Cie puis, à partir de 1922, Distillerie de la Suze (société anonyme). Son origine remonte à une fabrique d’absinthe parisienne fondée en 1795 (maison Rousseau et Laurens), fusionnée en 1875 avec une distillerie tenue par la famille Moureaux, rue Quincampoix à Paris ; l’ensemble transfère alors une partie de sa production au 10, quai d’Alfort, à Maisons-Alfort (aujourd’hui Val-de-Marne, alors Seine), où l’usine s’installe tout entière en 1891. C’est là que la maison a son siège et sa principale distillerie durant l’essentiel de son histoire ; une seconde usine est créée en 1925 à Pontarlier (Doubs), au plus près des récoltes de gentiane du Haut-Doubs.
Fernand Moureaux, entré dans l’entreprise familiale en 1882 puis héritier de la distillerie en 1885, s’associe en 1884 à Henri Porte — fils de son banquier — pour redresser une affaire alors menacée de faillite. De cette association naît, en 1889, l’apéritif à base de gentiane présenté à l’Exposition universelle de Paris ; l’appellation « Suze » y est donnée officiellement à la boisson, gravée depuis lors sur les bouteilles et les étiquettes.
La maison dépose la marque « Gentiane Suze » le 15 septembre 1904, puis « Suze » seule le 19 mars 1912 — deux dépôts que la Revue internationale de la propriété industrielle et artistique (Gallica/BnF) cite dans plusieurs arrêts de contrefaçon des années 1920 : le tribunal civil de Grenoble condamne le 19 juin 1923 Férotin et Cie pour avoir imité la marque sous le nom « Susanis », et la cour d’appel de Lyon condamne le 29 mars 1924 la société stéphanoise du Bon Samaritain pour avoir commercialisé une « Gentiane Muse » jugée trop proche, par consonance et aspect, de « Gentiane Suze ». Ces procès, soldés par des dommages-intérêts et l’obligation de publier le jugement dans la presse, montrent une maison qui défendait activement sa marque contre les nombreuses imitations nées du succès de son « apéritif à la gentiane ».
Un effet de commerce daté du 31 janvier 1914, émis par la maison, porte la raison sociale complète : « F. Moureaux . H. Porte & Cie, Distillateurs, 10, Quai d’Alfort, Alfort (Seine) », avec annexes au même quai et des maisons à Paris (15 rue Quincampoix, 2 rue Mazagran), Lyon, Bordeaux, Marseille, ainsi que des dépôts à Genève et Bruxelles — signe d’une diffusion qui dépassait largement la région parisienne dès avant la Première Guerre mondiale.
La maison s’est exposée par une publicité abondante et variée : cartes postales de l’usine elle-même — celle montrant l’entrée de l’usine, quai d’Alfort, fait voir le porche, les attelages de livraison et les mentions peintes « Fondée en 1795 » et « Médaille d’or Paris 1900 » —, dépliants et carnets publicitaires distribués aux débitants (l’un d’eux porte le slogan « l’amie de l’estomac », illustré d’une camionnette de livraison, dans un graphisme Art déco des années 1930), calendriers de poche, jeux de cartes. L’affichiste Paul Ordner a signé au moins une composition pour la marque dans les années 1930 (« L’étape… la victoire… la Suze ! », conservée au Musée national du sport, Gallica/BnF). Cette diversité de supports situe Suze parmi les marques d’apéritif qui investissaient largement dans leur image, bien au-delà de la seule bouteille.
Henri Porte meurt en 1921 ; Fernand Moureaux reste seul à la tête de l’entreprise, dont la raison sociale devient « Distillerie de la Suze » en 1922, constituée en société anonyme sous ce nom. Moureaux cède la présidence du conseil d’administration en 1940, à 77 ans, et devient président honoraire ; il meurt en 1956. La distillerie, alors dirigée par Enguerrand de Vergie, est rachetée en 1965 par la maison Pernod, qui conserve la marque et modernise l’usine de Maisons-Alfort avant d’y mettre fin dans les années 1970 au profit d’un nouveau site à Créteil. La fusion de 1975 entre Pernod et Ricard donne à Suze une diffusion internationale ; depuis 2003, la marque est produite dans l’ancienne distillerie Byrrh de Thuir (Pyrénées-Orientales), propriété du groupe Pernod Ricard. Du site originel de Maisons-Alfort ne subsistent que la façade et la tour de l’usine, remaniées en 1934-1935 par l’architecte Paul Fenard et inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1993.



